La CGT a 120 ans : interview de son secrétaire général.

Cent-vingt ans après son congrès fondateur, le syndicalisme de lutte qui caractérise la Confédération générale du travail s’exprimera à nouveau dans la rue. La journée de manifestations et de grève du 8 octobre prochain est organisée pour les 32 heures de travail, la hausse des salaires ainsi que pour dénoncer les nombreuses atteintes aux libertés syndicales dont font l’objet ses adhérents et élus. Une CGT « à contre-courant d’Emmanuel Macron et de Pierre Gattaz, c’est vrai, mais pas à contre-courant des salariés », explique son secrétaire général, Philippe Martinez, dans un entretien à l’Humanité. Une CGT « en action », qui montre son opposition au démantèlement du Code du travail, à « cette société divisée en deux ». Le grand intérêt de cet interview du secrétaire général de la CGT m’amène à le publier ici et à vous inviter à le lire.

C’est aujourd’hui une journée forte contre les atteintes aux droits syndicaux. Comment la CGT peut-elle protéger ce droit fondamental ?

Philippe Martinez : Il faut avoir le courage de le dire : l’entreprise est une zone de non-droit. La peur de la répression constitue la première cause de non-syndicalisation en France. Pour cette journée d’action, nous avons voulu recenser toutes les atteintes portées aux libertés syndicales, afin de mettre le gouvernement face à ses responsabilités, et d’exiger une loi d’amnistie, comme en 1981. À l’époque, tous les militants syndicaux licenciés avaient été réintégrés.

Vous enchaînez avec la journée interprofessionnelle du 8 octobre. En cette rentrée, vous multipliez les mobilisations. Est-ce efficace ? :

Philippe Martinez :Nous souhaitons une CGT combative, qui porte au plus haut niveau toutes les luttes dans les entreprises, sur les salaires, sur l’emploi. Nos journées d’action interprofessionnelles doivent être une vitrine de ce foisonnement de luttes. L’objectif est d’élever le rapport de forces et de favoriser les actions dans les entreprises.
Vous mettez en avant la hausse des salaires, les 32 heures…

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Comment convaincre les salariés qu’une phase de progrès social est possible ?

Philippe Martinez : Nous sommes à contre-courant d’Emmanuel Macron et de Pierre Gattaz, c’est vrai, mais nous ne sommes pas à contre-courant des salariés. Le plébiscite des 35 heures par les salariés, la lutte des fonctionnaires de l’AP-HP qui étaient encore en grève jeudi dernier, en disant « Pas touche à nos 35 heures », le démontrent. C’est pourquoi nous insistons sur la réduction du temps de travail. Depuis 2000, la seule, je dis bien la seule, mesure qui a créé des emplois en CDI, même s’ils étaient insuffisants, c’est la mise en place des 35 heures. Dans les entreprises, les salariés parlent du manque d’effectifs et non d’un manque d’heures supplémentaires. Il n’y a qu’à regarder la courbe du chômage pour se rendre compte de l’inefficacité du pacte de responsabilité et des mesures gouvernementales de flexibilité. Partout où je vais, les salariés me disent qu’ils n’arrivent pas à bien faire leur travail. La souffrance est extrême. Et, dans l’industrie, il n’y a jamais eu autant de défauts de qualité. Le modèle que Gattaz et Macron nous vendent dans les médias n’est ni juste socialement ni efficace économiquement.

Revendiquer une hausse des salaires dans le contexte de crise, est-ce réaliste ?

Philippe Martinez: L’Insee a confirmé que les salaires avaient diminué en France. Et la réponse gouvernementale est de couper la société en deux, une société à deux vitesses, entre ceux qui achètent low cost et les autres. Le salaire est l’élément le plus important, car il dessine la frontière entre le capital et le travail. Qu’est-ce qui est un coût ? Le salaire ? Ou bien est-ce le capital ? On a matraqué l’idée qu’il n’y avait plus d’argent. Mais, en cinq ans, les dividendes ont progressé de plus de 60 %. À quoi cela sert-il de verser autant de dividendes aux actionnaires ? À l’inverse, mettre plus d’argent dans la poche des salariés, cela revient à favoriser la consommation de produits de qualité, plus soutenables pour l’environnement. Lorsqu’on évoque ces sujets avec les salariés, ils comprennent. Comme nous n’avons pas de grande chaîne de télévision qui puisse nous donner la parole quotidiennement, c’est à nous d’aller à la rencontre des salariés, d’user notre salive pour les convaincre qu’on peut faire autrement. Si nous n’offrons pas de perspectives, les luttes ne se développeront pas. Et le Front national fera des scores impressionnants, parce que lui sait surfer sur le mécontentement.

cgt_entrepriseEst-ce pour cette raison que vous souhaitez une CGT plus près des salariés ?

Philippe Martinez : Nous sommes dans un cycle où les syndicats sont aspirés dans l’institutionnel, avec la multiplication de réunions. Ce que nous étions capables de négocier en trois séances, en un mois, se fait aujourd’hui en huit mois. Nous passons beaucoup trop de temps avec les patrons et avec le gouvernement, pour décider à la place des salariés de ce qui est bien ou non pour eux. Or nous ne devons pas décider entre gens de bonne compagnie sans consulter les salariés, car c’est aller à l’encontre de notre conception du syndicalisme.

Cela ne revient-il pas à pratiquer la politique de la chaise vide ?

Philippe Martinez : Non. Il faut rééquilibrer. Au lieu de passer 90 % du temps en réunion, nous en passerons 50, ce qui fait 40 % de temps supplémentaire auprès des salariés.

Le gouvernement annonce une grande réforme du Code du travail. Pourquoi l’avoir dénoncée ?

Philippe Martinez : Il ne peut pas y avoir de pseudo-« socle commun » de garanties pour les salariés qui soit ensuite détricoté dans chaque entreprise. L’ambiguïté est là. Pour autant, des sujets peuvent être négociés dans l’entreprise ou dans les branches, comme l’organisation du travail. Le gouvernement nous promet de ne pas toucher aux fondamentaux du Code du travail. Sans rien préciser. D’expérience, lorsque rien n’est précis, c’est qu’on a une idée derrière la tête. Nous sommes d’accord pour réformer le Code du travail, à condition d’enlever toutes les dérogations patronales. Ce sont ces dérogations qui ont fait augmenter le volume du Code du travail. Depuis la loi Aubry 2, nous sommes entrés sur la voie des dérogations en tout genre afin d’aménager le Code du travail dans l’entreprise. Ce que nous vend le gouvernement, c’est le fait d’avoir une loi différente, en fonction de la taille de l’entreprise, de la présence ou non de syndicats, de celle ou non de la CGT… C’est comme si on avait un Code de la route dans chaque département. Le principe du droit est que chaque citoyen est égal devant la loi. Avec cette réforme du Code du travail, ce ne sera plus le cas. L’exemple de Smart est significatif. La direction a proposé de passer de 35 à 39 heures, payées 37 heures. Le déclenchement des heures supplémentaires s’effectuant à partir de 39 heures, cela revient bien à toucher au Smic et aux 35 heures. Or nous n’avons pas entendu un seul ministre nous dire que ce projet d’accord était un scandale.

cgt-2848691-jpg_2483444_660x281Pourtant, les patrons vendent ce référendum chez Smart comme un exemple de démocratie sociale…

Philippe Martinez: Nous n’avons pas peur de la démocratie. À condition que les salariés puissent aussi rédiger la question posée. 
La démocratie ne consiste pas à répondre à une question piégée, comme lorsque les salariés n’ont pas d’autre choix que d’accepter ou d’être virés, comme chez Smart. Elle nécessite, comme lors de toute consultation, du temps et des moyens. Et des accords majoritaires. Il n’y a que dans les entreprises que la majorité est égale à 30 %

Vous avez menacé de ne pas vous rendre 
à la conférence sociale. Est-ce toujours d’actualité ?

Philippe Martinez: Si le démantèlement du Code du travail devait être inscrit à l’ordre du jour de la conférence sociale, je suis convaincu que nous n’irions pas. Nous voulons parler réduction du temps de travail, hausse des salaires, sécurité sociale professionnelle.

Quelle est votre réaction aux propos d’Emmanuel Macron visant à remettre en cause le statut des fonctionnaires ?

Philippe Martinez : Macron continue son attaque contre la fonction publique. Il cherche une fois de plus à opposer les salariés entre eux. Comme si les fonctionnaires étaient des nantis, alors qu’ils subissent le gel du point d’indice depuis cinq ans ! Il creuse l’idée selon laquelle plus de précarité serait égale à plus de compétitivité !

Capture-d-ecran-2015-01-21-a-19.28.47Après la crise interne qui a secoué votre organisation, comment votre prochain congrès, qui se tiendra à Marseille du 18 au 22 avril 2016, s’annonce-t-il ?

Philippe Martinez :  Depuis le mois de mars, nous avons entamé un plan de visite de 2 000 syndicats et ce afin d’être au plus près des préoccupations et des revendications des salariés. Cette démarche nous permet de réaffirmer notre conception du syndicalisme, au plus proche des syndiqués, au plus proche des salariés et des réalités du travail. C’est une bataille face à la volonté affichée du gouvernement et du patronat de peser sur la nature même des syndicats. Les thématiques, les revendications, les préoccupations exprimées lors de ces visites seront au cœur du prochain congrès.

Une Confédération européenne des syndicats (CES) plus offensive et plus unie peut-elle sortir de son congrès, à la fin du mois, à Paris ?

Philippe Martinez : La CES a beaucoup évolué. En toute modestie, nous pensons y avoir contribué, mais ce n’est pas suffisant. 
La position du DGB allemand pour soutenir la Grèce me rend confiant. Tout comme la majorité qui se dégage autour des critères communs pour construire un salaire minimal. Le débat du congrès de la CES est le même que celui de la CGT. Le syndicalisme européen doit être tourné vers les salariés, vers l’action. Aucune conquête sociale ne s’est faite sans mobilisation. Sans rapport de forces, il est impossible de convaincre un patron. S’il faut avoir des propositions, il faut aussi savoir en faire des outils de mobilisation. Le syndicalisme européen, dans toute sa diversité, avance. Il faut rester humble et bien prendre en compte les spécificités syndicales dans chaque pays.

10933812_10203183764626986_112034234260899753_n1À propos des réfugiés, pourquoi la CGT a-t-elle tenu à rappeler les valeurs de solidarité qu’elle véhicule ?

Philippe Martinez : Même si ce débat est difficile autour de nous et entre nous, nous devons l’affronter. La France est un pays qui s’est enrichi, qui a grandi avec l’immigration. Et, à chaque fois, à chaque crise, l’étranger devient celui que l’on accuse de venir manger le pain des Français. Notre rôle est de montrer que les responsables de nos problèmes ne sont pas les immigrés, mais les choix économiques, politiques, s’agissant du Moyen-Orient, qui provoquent les crises. En Syrie, comme ailleurs, la solution ne peut pas être de larguer des bombes. Nous sommes résolument pacifistes. La CGT doit traiter de ces questions et également n’avoir de cesse de dénoncer le racisme.

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