C’est Manouchian qui apprit à Aznavour à jouer aux échecs

Charles Aznavour est mort dans la nuit de dimanche à lundi, à 94 ans. Il revenait d’une tournée au Japon et devait poursuivre sa tournée en Europe et en France. La presse unanime rend hommage ce matin à ce franco-arménien aux 180 millions de disques vendus,  adulé en France et dans le monde entier. Au compteur, plus de mille chansons. Il s’est produit dans plus de quatre-vingts pays, a chanté dans au moins six langues, collectionné les disques d’or, enregistré des duos avec les plus grands artistes du monde entier.  Il fut aussi sur la scène centrale de la Fête de l’Humanité en 1988. Et plutôt que de revenir sur son immense carrière, un retour sur l’interview qu’il avait accordé au journal des Communistes, l’Humanité, en février 2014. Il y évoquait les liens  qui unissaient Missak Manouchian (communiste arménien fusillé par les nazis avec 22 autres de ses camarades du groupe de résistants Francs Tireurs et Partisans Main d’Oeuvre Immigrés – (FTP-MOI) et son épouse, Mélinée avec sa famille. Car c’est chez les Aznavour, communistes aussi,  que le couple Manouchian se retrouvait en lieu sûr pour échapper à la police de Pétain et à la Gestapo.

Durant la guerre, vos parents ont hébergé Missak et Mélinée Manouchian dans leur appartement parisien, rue de Navarin. Comment s’étaient-ils rencontrés ?

CHARLES AZNAVOUR : Nous avions autour de nous des gens comme Missak et Mélinée – jusqu’à ce qu’elle parte en Arménie – qui étaient des amis intimes. Il y avait un club qui s’appelait la JAF, la Jeunesse arménienne de France, dont Mélinée était la secrétaire. Ils étaient tous les deux orphelins. Cela les avait réunis. Ils étaient devenus un vrai couple totalement engagé dans le Parti communiste et cela a engagé aussi ma famille. Est-ce que c’était uniquement politique ? L’Arménie était dans le giron de la Russie communiste et les Arméniens ont eu une possibilité de vivre à peu près bien comme dans les autres pays satellites de la Russie. C’était très important pour nous. Ce que l’on faisait était simple, ma mère surtout. Mon père, je ne sais pas. Il a été obligé de fuir Paris parce qu’il était recherché. Ma mère partait avec la voiture d’enfant où des armes étaient dissimulées. Les armes servaient, on les remettait dans la voiture, chacun quittait les lieux à toute allure et maman rentrait à la maison. Nous avons été des aides. La Résistance avait besoin d’aides qui avaient moins d’importance que d’autres, mais qui ont permis d’aider au moment où il fallait aider.

Cette affiche a été créée par le service de propagande allemande en France. La mise en page marque une volonté d’assimiler ces dix résistants à des terroristes : la couleur rouge et le triangle formé par les portraits apportent de l’agressivité ; les six photos en bas, pointées par le triangle, soulignent leurs aspects criminels.

Vous étiez adolescent. Quel souvenir gardez-vous de la présence de Manouchian ?

CHARLES AZNAVOUR : Quand il était à la maison, il n’avait rien à faire. Il s’était amusé à m’apprendre à jouer aux échecs. Je suis resté joueur d’échecs longtemps dans ma vie. On était mômes, ma sœur et moi, souvent bloqués à la maison. Il y avait les rafles, la police qui venait. On a vécu dans un immeuble au 22, rue de Navarin. Le concierge était gendarme ou policier, je ne me souviens plus. Il est certain qu’il savait ce qui se passait parce qu’il voyait des gens arriver en uniforme et repartir en civil. Au rez-de-chaussée, vivait un couple d’homosexuels juifs. Et ma sœur jouait des morceaux de musique juive pour eux. Chez nous, on connaissait la musique de toute la région, iranienne, arménienne, turque, juive. Je me souviens d’un autre couple qui a été fusillé. Ils habitaient Belleville. J’allais chez eux pour apprendre les mathématiques parce que je voulais rentrer à l’école centrale de TSF et que, sans les maths, je ne pouvais pas. Je n’avais que le certificat d’études, ce n’était pas suffisant. Je crois qu’ils s’appelaient Aslanian, tous les deux engagés politiquement, tous les deux fusillés.

Lors d’une interview à France Inter en août 2011, vous évoquiez le fait que votre famille était communiste…

CHARLES AZNAVOUR : Oui, on était communiste. J’avais une petite bague avec la faucille et le marteau ! Mes parents baignaient dans une culture de gauche. Je ne fais pas de politique, mais si j’ai une tendance, je dirais « humaine », elle est de gauche. On n’apprend pas ces choses-là, on ne les détruit pas d’un jour à l’autre. Quand vous allez à la Fête de l’Humanité, vous voyez des gens qui ont les yeux grands ouverts. Ils ont encore une sorte de confiance dans ce communisme qui est dépassé, qui n’existe pour ainsi dire plus, mais eux sont restés les vrais communistes.

Parlez-nous de votre combat en faveur de l’Arménie…

CHARLES AZNAVOURJe souhaite que le gouvernement turc, depuis quatre-vingt-dix ans que nous attendons, finisse par admettre qu’il s’est passé quelque chose. Les Arméniens pendant des années ont fait profil bas. Depuis, il sort au moins un livre par mois dans le monde, en italien, en espagnol, en anglais, en allemand, en français. Combien de temps la jeunesse turque va-t-elle supporter d’avoir une telle tache sur son histoire ? Dans un journal, les Nouvelles d’Arménie, j’ai donné mon point de vue où j’ouvre une porte. Maintenant, on me demande d’aller chanter en Turquie. Je suis entre deux feux, mais j’irai quand même. Je veux que tout ça cesse. Nous avons des points communs énormes, les Arméniens de Turquie et les Arméniens de Russie. Je ne veux pas une ouverture politique, mais une ouverture humaine. Je crois être le personnage qui peut, non pas arranger les choses, mais rapprocher un peu les gens.

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