SOUAD MASSI : CHANSONS DOUCES POUR UNE RÉVOLUTION

La chanteuse, qui a quitté l’Algérie à 25 ans pour faire carrière en France, organise mercredi un concert de soutien au mouvement contre Bouteflika, au Palace, à Paris. Le journal Libération lui consacre un portrait pleine page dans son édition de ce jour. Un très bel article signé Léa Mormin-Chauvac dont vous trouverez l’intégralité ci-dessous.

« Souad Massi ne veut pas, et ne peut pas, tout dire. Ce que l’on tient souvent pour une coquetterie vainement modeste est assurément sincère chez elle. Preuve en est sa facilité à botter en touche avec un sourire d’excuse courtois, qui ne demande qu’à s’élargir, mais en est empêché par une douleur aux dents de sagesse. Chanter en public exige tout son être, dit-elle. «Si après avoir tout donné sur scène, on expose aussi sa vie privée, on se perd. Je suis quelqu’un d’extrêmement réservé. Ce qui est très difficile, pour une artiste.» Quand on l’interroge sur elle, elle parle donc des autres. Si elle organise un concert au Palace, mercredi, à Paris, c’est en hommage à ses concitoyens algériens. «Un seul héros, le peuple», scande le flyer, au coloris vert DZ. L’auteure, interprète et compositrice a voulu «associer sa voix à celle de ses compatriotes» qui manifestent contre le 5e mandat de Bouteflika – dont le départ a été annoncé d’ici au 28 avril. Les jeudis soirs, veille de rassemblements, elle ne dort plus, angoisse, parce qu’«on ne sait jamais ce qu’il peut arriver». Souad Massi est de la génération à laquelle on a inoculé la crainte de la répression, celle qui était émerveillée de voir des gens manifester en France et admire le courage, le pacifisme et l’organisation de la jeunesse algérienne actuelle. De la décennie noire, elle garde, forcément, le souvenir de l’horreur et de la peur, mais n’a pourtant jamais érigé Bouteflika en garant d’une stabilité chèrement acquise. «A quel prix ? Comment Bouteflika est-il parvenu à cette stabilité ? Pouvez-vous pardonner à votre voisin qui a égorgé votre sœur sous vos yeux ? C’est ce que Bouteflika a fait. Il a acheté une certaine paix. Et aujourd’hui, l’Algérie vit dans le chaos, économique, mais pas seulement.»

Elle ne peut que comprendre l’impatience de cette population jeune et qualifiée, elle qui a quitté son pays pour Paris à 25 ans et a signé un contrat dans la foulée avec Universal. En 2001, son premier album, Raoui («le conteur»), est un succès. A six mois d’écart, elle remplit deux salles parisiennes, la Cigale, puis l’Olympia. Elle est parfois comparée, un peu paresseusement, à Tracy Chapman et à Joan Baez, puisque femme songwriter dont les arrangements musicaux tendent vers le folk plus que la pop orientale, alors hégémonique dans le monde arabe. «Ce sont de belles références. Je comprends qu’à un moment, on ait eu besoin de me comparer pour me situer.» Elle élude les compliments, presque fataliste. Comme si tout était arrivé sans qu’elle le veuille vraiment. Parce que ça devait être, et voilà. La musique, alors qu’elle était ingénieure en génie civil, «urbaniste de formation» : «Je ne rêvais pas d’être chanteuse. Je voulais faire des études, avoir un statut.» Sa réputation d’artiste engagée : «C’est fou, si l’on a un avis et des choses à dire, que l’on prend la parole, on devient engagée. Moi, je trouve juste ça normal.» Le féminisme, qu’elle revendique depuis peu : «Quand j’étais jeune, je ne me sentais pas autant concernée par les histoires de femmes. Je me suis dit que pour s’en sortir, exister, pour être l’égale de l’homme, il fallait que j’aie un titre, un diplôme. Mais, malheureusement, ce n’est pas le cas, ça ne suffit pas. Même en France.» Cet engagement tardif a irrigué les textes de son prochain album, qui doit sortir au mois d’août et dont elle vient de mixer le premier morceau. Le précédent, El Mutakallimûn («les orateurs», 2015), rappelait, en guise de réponse à l’obscurantisme, l’héritage et la richesse de la poésie arabe classique.

La petite Kabyle aux hanches étroites qui jouait au foot avec les garçons croyait en être un jusqu’à ce qu’une tante sermonne sa mère : à 11 ans, il était temps qu’elle apprenne à sa fille qu’elle était une femme. Pas le genre de la famille, où le père était cadre à la Compagnie des eaux. Ce sont ses oncles et ses frères mélomanes qui l’ont initiée à la guitare. Elle écoutait AC/DC, Led Zeppelin et Aerosmith, a commencé à jouer du rock dans un groupe algérois plutôt hard, Atakor. Au crépuscule de la décennie noire, les textes revendicatifs de Souad Massi et son engagement la marginalisent. Le pouvoir censure peu, finalement. Il se contente de couper insidieusement les artistes de la société, comme il «a divisé la nation avec de faux problèmes identitaires. Mais on en a tiré les leçons, et on a compris quelles étaient les cartes de ce gouvernement pour nous déstabiliser et nous désunir».

Par intermittence, quelque chose de dur dans son regard noisette raconte la lassitude de qui a récemment traversé trop d’épreuves. Elle a dû lancer un plan Marshall de l’intime. Elle est assurément de la trempe des gens qui peuvent se relever de tout, tout affronter, sereinement. Les menaces de mort et les séparations, les interdictions de jouer dans son pays et les tentatives d’intimidation, le racisme et la nostalgie. Peut-être grâce à la religion. Sa musique parle souvent de la saudade de l’exilé, la mélancolie du pays qu’éprouve celle qui se rappelle surtout des odeurs, des habitudes et des gens. Mais elle n’a pas le souvenir dégoulinant. Elle «adore la vie ici, les cafés, l’importance que la France donne à l’art et à la culture, cette liberté de rentrer tard sans être embêtée qui est un luxe et un privilège».

Binationale depuis quelques années, elle s’intéresse de près à la politique, mais, prise par le «train de [sa] vie», n’a pas pu voter, et s’en flagelle, citoyenne désolée. Admet qu’elle accorde difficilement sa confiance aux décideurs, rit quand on lui demande si elle accepterait un poste de ministre de la Culture en Algérie à la faveur d’une hypothétique nomination. Pas son domaine. «J’ai une vie toute simple, quand je ne travaille pas, je m’occupe de chez moi, j’aide mes deux filles de 13 et 8 ans à faire leurs devoirs, je vais faire des courses et j’aimerais me remettre au sport.». Elle retourne fréquemment en Algérie mais n’a pu s’y produire que deux fois. Affirme, bravache, que ça lui est égal : «Mon message passe, mes chansons peuvent être écoutées sur Internet, et eux vont dégager, tous.» Sur Instagram, un admirateur optimiste l’y invite pourtant : «Bonjour grande artiste, venez à la Grande Poste [l’un des lieux de rassemblement des manifestants à Alger, ndlr] vendredi prochain, votre guitare en bandoulière. Vous entendrez vos chansons reprises par une chorale, la plus belle du monde, le peuple d’Algérie ».

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