Banlieues : la lettre d’Alain Hajjaj, maire de la Verrière, au 1er ministre

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Après les affrontements aux Merisiers, le maire PCF de La Verrière, Alain Hajjaj, alerte sur les difficultés au quotidien. Il adresse une lettre au premier ministre pour que « la République se réconcilie avec les quartiers ». Cette lettre est révélatrice des difficultés quotidiennes que peuvent rencontrer les habitants et les élus de ces villes de banlieue, où la situation est très tendue et peut dégénérer à tout moment. En voici quelques extraits, vous pouvez retrouver l’intégralité de ce courrier à la fin de l’article.

Ce n’est qu’une lettre «d’un maire d’une petite ville de banlieue». Mais elle en dit long sur le quotidien des quartiers populaires. Alain Hajjaj, maire de La Verrière, ville voisine de Trappes, a adressé mercredi un long courrier au premier ministre. Un «cri de colère autant qu’un cri du cœur» de cet élu des Yvelines pour informer le gouvernement et Jean-Marc Ayrault sur «la situation plus que tendue dans nos quartiers».

Le tableau est sombre. « En une semaine cet été, douze véhicules et de nombreuses poubelles ont brûlé, du mobilier urbain a été détérioré. C’est plus qu’en cinq années de vie communale. (…) Jamais les trafics de drogues n’ont été aussi nombreux, organisés, visibles et prenant possession des espaces publics. Jamais le nombre de jeunes ou de jeunes adultes en errance complète n’a été aussi important. Jamais les réponses aux demandes ou attentes n’ont été aussi faibles, que ce soit en termes d’emploi, de stages ou de logements. Jamais les éducateurs, animateurs, policiers ne nous ont fait remonter autant de situations conflictuelles avec les autorités et tous font état du peu de volonté de ces jeunes ou moins jeunes d’intégrer les dispositifs de soutien. » Et pourtant, écrit Alain Hajjaj, il n’y a jamais eu autant « de moyens mobilisés, de dispositifs d’écoute et d’appui » dans cette commune de 6 000 habitants, très proche de Trappes. Géographiquement, d’abord, mais surtout socialement. Sorties de terre en 1972 pour loger les ouvriers des usines automobiles du Bois-de-l’Étang, les deux villes partagent une zone d’activité et le même taux de chômage, deux fois plus élevé que dans le reste des Yvelines. 28 % des habitants vivent des allocations chômage dans certains quartiers de La Verrière.

«C’est un chemin 
de croix humiliant 
que d’être pauvre ici»

À La Verrière, le revenu moyen annuel par habitant est de 19 290 euros, contre 34 171 dans le reste du département. L’inégalité est encore plus flagrante concernant les bénéficiaires des minima sociaux, avec un taux de 50,64 %, contre 1,68 % dans les Yvelines. « En tant que maire, je suis sollicité quotidiennement pour un appui à une candidature d’emploi, de stage, de logement, et le seul moyen dont je dispose, pour l’essentiel, c’est de prendre ma plume et de rédiger un courrier d’appui auprès d’un bailleur ou d’une entreprise », alerte Alain Hajjaj. « Beaucoup de jeunes citoyens et de moins jeunes que je rencontre m’expriment leur sentiment de n’être ni reconnus ni respectés », explique celui qui est aussi vice-président de la communauté d’agglomération de Saint-Quentin-en-Yvelines. Un quotidien vécu par beaucoup comme une succession de brimades, de « refus », de « rejets », de contrôles par des agents des services publics, de présentation de papiers. « C’est, dit-il, un chemin de croix humiliant que d’être pauvre ici. »

«Les jeunes connaissent mieux les policiers que les agents 
de la mission locale»

Le rapport avec la police est un « souci permanent ». Aujourd’hui, explique-t-il, l’action d’un maire de banlieue consiste, d’un côté, à « faire appel à la police pour rétablir l’ordre public souvent troublé par tous ceux qui, en errance, occupent les espaces publics en perturbant la jouissance paisible des lieux et la vie sociale » et, d’un autre, à vivre au quotidien avec « la peur ou l’angoisse d’un dérapage, d’un incident ou plus grave ». Quant aux jeunes, ils « connaissent mieux les policiers locaux que leur correspondant de la mission locale. Est-ce cela que la République a à offrir à notre jeunesse ? » Le sujet n’est pas, selon lui, « de savoir si la police doit intervenir, mais de se demander comment agir sur le fond pour en limiter l’utilisation. Comment concentrer l’action de la police sur les trafics en tout genre et leur démantèlement ? » interroge cet élu qui constate que le commissaire, s’il met de la bonne volonté, n’a pas les moyens d’investigation suffisants pour faire tomber les réseaux.

«L’islam n’est pas 
le problème, c’est plutôt l’éloignement 
de la République»

Il ne faut pas se tromper de sujet, prévient Alain Hajjaj : « Le problème de nos quartiers n’est pas l’islam. (…) L’essentiel des musulmans sont des citoyens ordinaires ayant les mêmes inquiétudes et les mêmes désirs que les autres habitants. » Cet élu de terrain, en contact permanent avec les musulmans et leurs représentants, s’érige contre ce qui apparaît comme la thèse officielle sur l’origine des révoltes de Trappes. « La République n’a-t-elle d’ailleurs pas trop attendu pour permettre l’expression digne du culte par ceux qui se reconnaissent dans l’islam ? interroge-t-il aussi. On nous dit sans cesse que les quartiers s’éloignent de la République et basculent soit vers la religion, soit vers le banditisme. N’est-ce pas plutôt la République qui s’éloigne des quartiers et laisse le champ libre à d’autres formes d’organisation sociale ou d’économie ? »

«On se bat, 
mais c’est toujours 
la même réponse : 
il n’y a pas d’argent»

« Monsieur le premier ministre, ce qui s’est passé à Trappes peut se passer à La Verrière ou ailleurs. La situation n’a jamais été autant dégradée, le sentiment d’humiliation aussi fort, l’incompréhension aussi lourde et l’avenir aussi sombre », prévient l’élu communiste. Il plaide « pour un choc de la dignité » dans ces banlieues « épuisées par ces tensions, cette pression et ce sentiment d’impuissance ».

Le président de la République a parlé de simplification ? « Simplifions la vie de ceux qui en ont bien besoin », rétorque le maire de La Verrière. Le président répète qu’il veut inverser la courbe du chômage ? « Inversons-la en priorité dans nos quartiers. Investissons pour accueillir les entreprises, développer les emplois et la formation… » François Hollande parle d’un effort sans précédent pour le logement ? « Augmentons le nombre de logements et rendons-les plus accessibles », explique le premier magistrat d’une ville où les demandes de HLM ont explosé malgré un parc constitué à 68 % de logements sociaux. Sur les six premiers mois de l’année, le nombre de dossiers déposés, autour d’une centaine, à déjà dépassé ceux enregistrés en 2010 et 2011.

« Je me bats depuis des mois pour créer un nouveau quartier d’habitat et d’emploi comme solution durable. J’ai une écoute réelle des pouvoirs publics, mais toujours la même réponse : il n’y a pas d’argent. » Et le budget de sa commune est en baisse pour la première fois cette année. Motif : la diminution de la dotation globale financière de l’État en raison de l’austérité généralisée (– 3,75 % l’an passé, et – 3,5 % cette année). Et la dotation de solidarité urbaine n’a pas évolué d’un centime depuis 2008…

«Nous demandons un effort conséquent pour un développement durable»

« À Trappes, comme à La Verrière, ce sont les maires qui sont interpellés quotidiennement par les problèmes des habitants », ajoute le communiste, qui préférerait que le gouvernement, plutôt que de réduire la responsabilité de ces élus, leur donne les moyens de réduire les inégalités entre les territoires. « Les banlieues méritent bien un grand emprunt national pour leur développement. (…) Nous ne souhaitons pas que des aides ponctuelles, même si elles nous sont aujourd’hui indispensables, nous demandons un effort conséquent pour un développement durable, qui nous redonne notre autonomie, notre équilibre et rende nos villes plus harmonieuses. »

Et de conclure, solennel : « Monsieur le premier ministre, ce n’est que la lettre d’un maire d’une petite ville de banlieue, mais c’est aussi le message d’un élu qui ne baisse pas les bras, qui souhaite être écouté, entendu avec ses habitants, et qui est disponible avec sa population pour de grands chantiers de transformation urbaine, sociale, humaine. » Jean-Marc Ayrault entendra-t-il le message ? Un geste fort du gouvernement serait, pour Alain Hajjaj, comme pour les 8 % des personnes vivant en zone urbaine sensible, un signe indispensable pour « que la République se réconcilie avec les quartiers et que les quartiers reprennent confiance dans la République ».

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