COLÈRE SOCIALE : TROIS TYPES DE CONTESTATION

Historien Stéphane SIROT, spécialiste du syndicalisme et des grèves et enseignant à l’université de Cergy-Pontoise, décrypte, dans une interview accordée à l’Humanité d’aujourd’hui, les ressorts de la colère actuelle et réfléchit à ses possibles débouchés.Le confinement est venu clore une période d’effervescence sociale peu commune : mouvement contre la loi travail, gilets jaunes, manifestations contre la réforme des retraites… Le confinement a-t-il tué la colère sociale, comme le pensent certains ?

Stéphane Sirot :  À l’évidence, non. Forcément, la période n’est pas propice aux mobilisations, ne serait-ce que pour des raisons pratiques évidentes. Mais je pense que la phase de contestation sociale, débutée avec le refus de la loi travail, en 2016, va très certainement se poursuivre dans les mois à venir : il n’y a pas de raison qu’elle s’arrête. Cela prendra d’autres formes, et les revendications évolueront, parce qu’on peut raisonnablement penser que le gouvernement ne va pas remettre tout de suite sur le métier sa réforme des retraites.

Quelles formes pourraient prendre ces mobilisations ?

Stéphane Sirot :  Ce ne sont que des hypothèses, mais je vois se profiler au moins trois types de contestation, qui ne s’excluent pas les unes les autres. On pourrait assister tout d’abord à une jonction immédiate avec les mécontentements « d’avant » : cela se traduirait par une reprise de contestations dans le milieu hospitalier, mobilisé depuis plus d’un an autour de revendications dont la crise actuelle a renforcé la légitimité. Quelques frémissements témoignent d’un regain de remobilisation ces derniers temps, avec de petits rassemblements devant des hôpitaux, à Toulouse, Paris, etc. On pourrait également voir le retour de mobilisations plus localisées, plus territorialisées, en réaction aux licenciements massifs, voire aux fermetures d’entreprises, qui risquent de se multiplier avec la crise économique. J’ai lu que plusieurs sous-traitants d’Airbus, en Occitanie, pourraient mettre la clé sous la porte : ce n’est qu’un exemple parmi d’autres. On peut imaginer que les fermetures suscitent des mobilisations locales, et mobilisent des territoires entiers, car on sait que de vastes périmètres vivent souvent grâce à quelques entreprises. Troisième hypothèse, la résurgence de mouvements de type gilets jaunes, c’est-à-dire des mobilisations ne partant plus systématiquement de l’entreprise, et qui interpellent les pouvoirs publics. « Déconfiner la colère », c’est d’ailleurs leur mot d’ordre du moment. Et tout indique que le mouvement va perdurer.

Quel rôle joue le pouvoir macroniste dans ce contexte ?

Stéphane Sirot : Il faut tout d’abord noter un point sur lequel on n’insiste pas assez : le pouvoir est inquiet. Lors de sa conférence de presse du 7 mai, le premier ministre a eu cette phrase, passée un peu inaperçue : « Une fois la crise sanitaire passée, il faudra répondre à la crise économique et à l’appauvrissement général qui va intervenir. » Édouard Philippe n’emploie même pas le conditionnel, alors que le terme d’appauvrissement est extrêmement fort. Cela montre l’inquiétude de l’exécutif face à ce qui pourrait se passer dans les mois à venir et à un contexte social et économique très tendu. Pour le reste, la réponse de l’exécutif cadre avec ce que l’on sait de ce pouvoir, composé presque exclusivement d’hommes de cabinet, de DRH, d’« experts », non enracinés dans la société, et pour ainsi dire « hors sol ». L’ordre du discours est très important dans l’art de gouverner. Et on voit bien qu’à chaque fois qu’ils s’adressent aux citoyens, les représentants du pouvoir actuel ne font que confirmer leur incompréhension de la société. Il n’y a qu’à voir la dernière polémique déclenchée par la médaille proposée aux soignants.

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